Comme pour beaucoup
de mes films, l’aventure de « Aboubakar et moi (chronique d’un
confinement) » a commencé non pas avec le désir de raconter une
histoire, mais avec une rencontre. À la différence de mon film « Le
chanteur », la rencontre ne fut pas organisée mais fortuite. Pendant le
premier confinement de 2020, pour ne pas rester seul chez moi dans mon
studio marseillais de 18m2 avec un balcon de 4m2, j’ai demandé à ma mère
de me « prêter » sa chienne que j’adore, ce qui me permettait aussi de
sortir et d’éviter la claustrophobie et l’angoisse de la solitude. À la
gare de Marseille, qui était dans mon périmètre autorisé, j’ai rencontré
un jeune ivoirien, Aboubakar Soumahoro, qui était assis sur un muret.
Le premier soir, nous avons discuté longuement. Je l’ai trouvé, comme
on le dit dans le film, « vif, intelligent et drôle ». Mais j’avais
peur de faire venir quelqu’un que je connaissais mal, ce n’est donc que
le deuxième soir que je lui ai proposé de venir dormir et de s’installer
chez moi. Très vite, nous sommes devenus amis. Je peux même dire que je
suis vite tombé amoureux de lui, son amour pour le cinéma ne faisant
que sceller encore plus nos liens affectifs… Mais très vite il m’a dit
qu’il aimait les femmes, et j’ai donc abandonné l’idée de construire une
relation amoureuse avec lui. J’en suis resté à notre relation d’amitié.
Il devait repartir en Italie, d’où il venait, en août 2020, mais
finalement il est resté jusqu’au 15 octobre 2020… Nous nous entendions à
merveille : on avait tous les deux une grosse envie de faire la fête
après avoir subi de plein fouet, chacun seul, la crise de la Covid 19 et
son confinement. Par ailleurs, on adorait regarder des films que je lui
choisissais parmi ma collection personnelle constituée de milliers de
films DVD et de fichiers vidéo dans des dizaines de disques durs.
Un jour, peu de temps après son arrivée, il m’a raconté que, dans
son pays, il aimait « faire le clown » dans la rue, attirer l’attention
des passants en jouant des personnages qu’il s’inventait, en faisant son
« one-man-show ». Je lui ai donc dit que s’il aimait jouer, on pourrait
improviser un film de fiction devant ma caméra. Je le sentais capable
de jouer d’une façon très naturaliste, car Aboubakar, en ayant vécu dans
la rue, a l’habitude de parler aux inconnus; de plus il a une grande
capacité d’adaptation et sait trouver les bons mots immédiatement, dans
un français qu’il maîtrise très bien… Il a ce qu’on appelle la «
tchatche » et donc la capacité d’improviser.
N’ayant pas les
moyens de faire un film très compliqué (peu d’argent, juste une petite
caméra HD en guise de moyens techniques, un décor naturel : mon
studio…), l’idée était d’utiliser ce que nous étions, de jouer nos
propres rôles et de se servir également de ce que nous avions été
obligés de subir : le confinement, l’enfermement. Cette idée d’un huit
clos entre lui et moi le ravit, et nous commençâmes à tourner le 1er
juin 2020. La première scène fut celle où lui roule un joint assis à
côté de moi et où je lui demande ce qu’il a fait dans la journée et la
signification de ce que lui appelle « tourner » : c’est-à-dire se
promener pour essayer de glaner un peu d’argent, en aidant les gens, en
leur parlant, en les charmant.
Nous avons élaboré le film
tous les deux. Personnellement, je ne voulais pas réaliser un faux
compte-rendu journalier de ce que nous avions vécu ensemble, ce qui
aurait été ennuyeux car nous aurions fait une sorte de film de famille
où seuls les événements heureux sont enregistrés, ou un faux journal
filmé constitué de moments ordinaires de notre vie quotidienne, une
simple juxtaposition de morceaux sans grand intérêt, nombriliste, d’une
vie de « couple » pendant un confinement. On a donc opté pour la forme
d’un film de fiction, une sorte de « thriller sentimental » où le
suspense règnerait. Il fallait donc raconter une histoire que nous
n’avions pas vécue dans le cadre de notre confinement. Une histoire
implique un conflit. Il est bien connu que les gens heureux n’ont pas
d’histoire... Or Aboubakar et moi étions très heureux à vivre notre «
petite vie pépère » : la journée lui allait chercher du travail ou voir
sa copine, moi je restais chez moi à travailler derrière mon ordinateur,
le soir on se retrouvait, on mangeait un bon petit plat puis on
regardait un film, on s’enivrait au sens baudelairien du terme, avec un
peu d’alcool, un peu de shit ou de tabac (mais sans sexe)… Il n’y a donc
pas d’histoire sans obstacle. On a imaginé pendant un certain temps que
l’obstacle viendrait de l’extérieur (une sorte de monde dystopique où
les mesures macronistes deviendraient très autoritaires : plus le droit
de sortir du tout, livraison de plateaux repas en bas de la porte de
l’appartement par l’armée, etc.) mais cette idée était irréalisable
faute de moyens financiers et humains : difficile de trouver des acteurs
en temps de pandémie où la peur de rencontrer l’autre règne. Comme nous
étions deux personnes enfermées (ou presque car on avait le droit de
sortir un peu tout de même comme tout le monde) dans le même endroit, il
fallait donc que l’obstacle vienne de l’intérieur…
Deux solutions se présentaient : l’obstacle venait soit du jeune ivoirien soit de son hôte.
Je ne voulais surtout pas que l’obstacle vienne du « migrant ». En
janvier 2019 j’avais lu dans les médias un fait-divers sordide : «
Drame à Joué-lès-Tours (Indre-et- Loire). Un homme de 56 ans a été
retrouvé mort chez lui le 17 décembre dernier, criblé de 28 coups de
couteau. Son bourreau serait le jeune migrant qu’il hébergeait depuis
une semaine. » Ce meurtre avait fait les choux gras de la presse
nauséabonde, celle d’extrême droite, dont www.valeursactuelles.com d’où
est tiré cette citation. Ne désirant pas nourrir les amalgames du RN et
des médias qui soutiennent ce parti, j’ai évacué de suite l’idée
qu’Aboubakar pourrait jouer le rôle d’un criminel.
Donc
l’obstacle devait venir de son hôte… que j’allais incarner. Quel
personnage problématique ce Rémi du film devait-il être ? Quel conflit
allait-il créer ? C’était assez simple... Étant homosexuel, le Rémi du
film devait atteindre un objectif bien précis : faire sortir le jeune
migrant hétérosexuel de ses limites, des frontières de sa sexualité. Et
le conflit devait venir du fait que le jeune ivoirien devait constamment
repousser les avances de son hôte - qui devaient devenir de plus en
plus lourdes - tout en étant obligé de rester enfermé avec lui sous
peine de se mettre en danger s’il sortait (sortir signifiait risquer
d’attraper le virus qu’on disait très virulent voire mortel)… Dans ce
cas, l’obstacle est aussi vécu par le Rémi du film : le personnage qui
est amoureux mais dont le sentiment n’est pas (ou pas encore) partagé.
En incarnant un personnage de ce type, j’avais bien conscience que
j’allais m’attirer les foudres des partisans acharnés de Metoo et de
Black Lives Matter. Nous avions décidé que, dans notre histoire, il n’y
aurait ni viol, ni abus sexuel ni agression physique (l’hôte blanc ne
finit pas par attacher le jeune migrant pour le violer par exemple) pour
ne pas transformer notre film en film d’horreur ! En revanche, les
gestes de l’hôte blanc devaient devenir de plus en plus déplacés et ses
paroles de plus en plus lourdes… Jouer ce « monstre » ne me dérangeait
pas car il devait servir à alimenter le moteur du récit et à créer le
suspense suivant : le jeune ivoirien va-t-il se sentir obligé de
répondre aux exigences sexuelles de son hôte ? Mais ce « monstre »
allait être un problème pour les partisans de Metoo pour qui « forcer
c’est violer » et, même si le Rémi du film ne le force en rien, il le
drague lourdement… Par ailleurs, les partisans de Black Lives Matter
pouvaient critiquer le film juste parce qu’un blanc réalise un film sur
un noir, alors réaliser un film où un personnage blanc semble abuser de
l’état de détresse d’un noir…
Même si nous étions conscients de cette polémique future, nous avons quand même opté pour la deuxième solution…
L’obstacle viendrait donc de l’hôte blanc et, après tout, ce n’est
qu’un rôle qu’on s’invente pour créer un conflit dans le cadre d’un
récit cinématographique, pas un état de fait : je ne suis pas le
personnage manipulateur du film, de la même manière que Bruno Ganz,
l'acteur qui incarne Hitler dans « La Chute», n’est pas Hitler ! Et John
Wayne n’a jamais tué les « vilains indiens » ! Malgré tout, même si le
film allait être classé, avant même d’avoir circulé, au rang des films «
bannis » ou « déboulonnés » qu’on ne doit « plus voir » et surtout ne «
plus faire aujourd’hui » (les films de Gainsbourg comme « Je t’aime moi
non plus » ou « Stan the flasher », les films de Bertrand Blier, «
Beau-père », « Préparez vos mouchoirs », entre autres, etc.), on a
décidé d’improviser nos scènes dans ce sens.
Pour Aboubakar
et moi, le Rémi du film n’est pas un « monstre », une caricature du
vieil homme blanc qui abuse d’un jeune noir en état de faiblesse. C’est
un homme qui éprouve une solitude extrême mais qui est aussi très
attentionné : il soutient de tout son cœur Aboubakar dans son combat
contre le patronat esclavagiste. Dans son état d’amour désespéré, il se
montre tendre et très humain, même s’il se montre souvent lourd dans sa
manière de draguer et trop insistant.
Aboubakar et moi
voulions profiter aussi de ce cadre fictif pour montrer, à l’intérieur
d’une scène brièvement écrite, les liens forts d’amitié et de partage
que peuvent vivre deux personnes totalement opposées tant au niveau de
leur sexualité qu’au niveau de leur origine socioculturelle (l’un est
jeune, l’autre vieux; l’un est hétéro l’autre homo; l’un est croyant
l’autre athée; l’un a un travail, de l’argent, un studio, l’autre est
très pauvre et n’a presque rien)…
Par ailleurs, Aboubakar ne
devait pas être une simple victime. Comme le Rémi du film, c’est un
personnage multiple, ambigu. Aboubakar se montre de plus en plus proche
de Rémi, physiquement parlant… Et tend ainsi la perche à son « agresseur
». Nous avons prêté une grande attention, avant et pendant chaque prise
de vue, aux mouvements des mains d’Aboubakar, à ses gestes, nous avons
essayé de soigner dans la mise en scène le rapport tactile qu’il
entretient avec Rémi. Au début, il refuse tout contact physique puis,
petit à petit, il met la main sur le genou de Rémi alors qu’il vient de
refuser que celui-ci lui fasse la même chose à son égard (des gestes
qu’il trouvait fort peu virils !), puis il prend la main de Rémi quand
leurs liens d’amitié deviennent de plus en plus forts et finit même par
embrasser son hôte dans le cou en dansant tendrement avec lui… Bref,
Aboubakar et moi voulions que nos personnages nous ressemblent : qu’ils
soient tout sauf monolithiques...
Nous n’avons fait qu’une
seule prise par plan. Un autre personnage s’est invité dans l’histoire, à
notre grande surprise : l’oiseau qu’on voit dans le film ! Les images
de cet animal ont été prises sur le vif, en mode documentaire, et la
voix hors-champ de Rémi quand il lui parle a été ajoutée au montage. Le
tournage s’est terminé le 15 octobre 2020, le jour du vrai départ
d’Aboubakar en Italie. Nous avons joué cette scène deux heures avant
l’horaire de départ de son train, l’émotion ressentie au moment de la
prise de vue est donc loin d’être simulée ou artificielle... Le seul
petit mensonge de cette scène est le fait que j’ai dit à Aboubakar que
je ne voulais pas l’accompagner à la gare. Je ne désirais pas qu’on voit
le Rémi du film accompagner son invité à la gare, les scènes d’adieu
sur les quais de gare étant pour moi trop convenues et trop banales au
cinéma. Aboubakar a pensé réellement que je n’allais pas l’accompagner.
Moi je mentais mais sa déception est bien réelle ! En réalité, je l’ai
bel et bien accompagné à la gare et nous avons même pris le temps de
visionner notre dernière prise de vue ensemble avant de nous quitter
définitivement. À ce jour, je n’ai toujours pas revu Aboubakar, mais
nous ne nous sommes jamais perdus de vue, et il a bel et bien vu notre
film qui se termine par sa vraie réaction, récupérée de WhatsApp. Un
moment très important pour le vrai réalisateur qui écrit ces mots car
ils prouvent qu’Aboubakar aime vraiment le film et qu’il me soutient
dans toutes les démarches que je peux accomplir pour le faire vivre !
Quoi qu’il en soit, je n’aurais pas diffusé le film sans son accord...
La fin du film en « caméra cachée » ou plutôt « téléphone caché » (il ne
savait pas que j’allais enregistrer ses messages pour les inclure dans
la bande-son) est l’aboutissement de ma démarche en tant que réalisateur
: atteindre un pur moment de vérité… même si souvent j’aime jouer de la
porosité entre la réalité et la fiction !
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